Review by Franpi Barriaux in Sun Ship (June 2016)

Ôtez vous tout de suite toute référence à Nana Mouskouri.
Ce tournesol là ne pousse pas dans les champs, il se passe allègrement d’hymne baba au soleil et porte assez mal les robes amples sur des mises-en-plis impeccables.
S’il y a champs, dans la musique du trio Tournesol qui se compose du contrebassiste Benjamin Duboc, du guitariste Julien Desprez et du percussionniste Julien Loutelier, c’est plutôt le champs de ruine ; on s’attend à de la déflagration avec ses trois là, habitué que nous sommes aux traits secs de guitare et aux visites des infrabasses de la contrebasse.
Mais ce qu’on entend là est plus exactement l’après de l’explosion. La matière éparpillée et inerte. Le calme après la tempête. Et même quelques plantes sauvages, des tiges courtes de rocailles et pourquoi pas des fleurs héliotropes qui poussent timidement dans les gravas chauffés à blanc.
C’est ce qu’on entend dans « Pour que » le premier morceau de ce disque enregistré à Akenbush, que le label Dark Tree nous propose aujourd’hui. Du silence impavide, comme figé dans une sidération post-cataclysme, naît quelques griffures. Des gerbes d’électricité caressées comme pour les dompter. Des craquement qui rappelle que l’instrument de Duboc est un être vivant de boyau de métal et de squelette en bois d’arbre à défaut d’être de chair et de sang…
Et puis la percussion de Loutelier, qu’on connaît dans la formation plus pop -foncièrement plus pop- Cabaret Contemporain. Une rythmique soudé à ses complices que rien ne semble troubler et qui fait penser à ce que Darrifourcq pouvait proposer dans le MilesDavisQuintet! dont on n’a pas fini de clamer l’importance.
La musique de Tournesol pousse, s’étend, se tourne vers son point chaud et se répand comme une coulée de métaux lourds chauffé à blanc, à la fois imperceptible et étouffante.
Surtout parfaitement inexorable.
On ne peut rien contre cette musique qui enfle, se divise, multiplie ses cellules, craque parfois comme des bourgeons trop mûrs et fleurissent soudainement sans pour autant n’avoir rien prévu d’autre que de grossir. Ce sont les cordes qui craquent sur « Nuit » et font souffrir le bois à force de pression. Une « nuit » forcément sépulcrale, mais sans dramatisation excessive.
Rien au contraire ne bouge, à peine quelques grouillements microscopiques, ou quelques stridulations irrégulières qui troublent légèrement le mouvement circulaire des percussions.
On est balancé dans un monde infiniment petit où chaque mouvement est imbriqué aux autres. La puissance des musiciens, dans ce qui pourrait être un gigantesque défouloir est au contraire un petit trésor de minutie, où l’attention est extrême, où les instruments parfois se confondent tant les sons tutoient l’étrange et l’inattendu.
Habitué du label Dark Tree, Benjamin Duboc reprend avec ce disque la forme poétique qu’on avait tant aimé dans son trio avec Lasserre et Lazro. L’ensemble des titres des morceaux forment l’incantation « Pour que la nuit s’ouvre » (l’amie Anne Yven vous explique cela très bien…) ; ce n’est pas un haïku ce coup-ci, mais c’est une exploration très sensible des confins de la musique improvisée qui plie mais ne rompt pas. C’est aride, complexe, radical, on songe souvent à certains disques du label BeCoq, mais pour peu qu’on abandonne tout repère, on se laisse vite submerger par cette belle rencontre.
Revenons quelques instants à Nana Mouskouri, qui n’a pas fait que des pubs pour des désodorisants d’intérieur et servi la soupe à la droite grecque :

Le Tournesol, Le Tournesol,
N’a pas besoin, d’une boussole.

Force est de constater que nos trois musiciens non plus. On devrait toujours écouter les grecs (même quand ils chantent comme Nana Mouskouri…). On fait passer le message à la Troïka ?

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