Chronique par Franpi Barriaux sur Sun Ship (14 novembre 2011)
On a déjà évoqué le travail de Daunik Lazro ces dernières semaines avec un magnifique disque solo chez Ayler Records. Le saxophoniste, qui utilise majoritairement son baryton, est connu pour son goût immodéré de la Liberté. C’est donc en totale liberté qu’il s’illustre de nouveau en trio avec le batteur Didier Lasserre et le contrebassiste Benjamin Duboc. Ces derniers, habitués à travailler ensemble avec des grands noms de la scène improvisée, comme Joël Grip ou Sato Makoto, ont récemment signé en duo un Primare Cantus –chez Ayler Records également- dont nous reparlerons certainement d’ici la fin de l’année. La rencontre de ce triangle aux angles imprévisibles autant que définitivement saillant est certainement l’un des plus beaux et à coup sur l’un des plus radicaux enregistrement de l’année, dans lequel on pénètre comme on se perd dans l’épaisseur d’une forêt primordiale et quelque peu étrange.
Pourtant les Cimes des Arbres est un titre étrange et percutant qui prend sa source dans un Haïku de Bashô Matsuo qui fut l’un des plus grand poète de l’ère Edo, si riche dans le domaine des Arts. Les poèmes de Bashô, véritables textes graphiques, sont tournés vers l’instant infini où l’épure de la nature est comme capté par un objectif à décentrement. C’est ce décentrement, ce temps suspendu que le trio va investir dans chacun de ses atomes. Il n’y a pas à proprement parler de rythmes, juste des simultanés que la musique étire jusqu’à leurs donner une existence indépendante, comme une profondeur de champs réduite qui fige l’instant au milieu du brouillard des forme et des éclatements de couleur. C’est la batterie de Lasserre, en cherchant la musicalité dans le métal de ses cymbales et la peau de la caisse claire qui illumine l’arrière plan et élargit l’espace tout en désignant avec précision le focus.
Une lune vive.
Pourtant les cimes des arbres
Retiennent la pluie.
Le haiku sonne comme le calme après la tempête, comme une harmonie à trouver entre les éléments. Césuré en quatre morceaux comme pour mieux s’accorder aux palpitations de la nature, la musique du trio, absolument improvisée, s’empare des sons bruts de la Nature, les transcendent et les renvoient à leur propre entropie. La contrebasse craque comme les arbres centenaires dans le vent déchainés d’un baryton réduit à son seul souffle, heurté par le jeu constamment inventif de Lasserre. Assez vite, on pense à des disques comme Äänet dans cette manière d’utiliser le bois de la contrebasse comme un matériel vivant et craquant, comme pour traduire la forêt.
Cette carnation des cordes et leur utilisation très charnelle va devenir l’élément structurant des virulences soudaines qui confrontent le baryton et la batterie, comme le vent se confronte aux feuilles.(« Les cimes des arbres »).
« Une Lune vive », la première partie du Haïku, est le plus long morceau de l’ensemble et consacre Lazro dans cette capacité à donner du relief à une note brute ; son baryton siffle, grogne, explose, visite les aigus les plus perçants sans ne jamais devenir agressif. On le retrouvera dans le dernier morceau, « Retiennent la pluie », soudain rasséréné et redevenu terrestre, trouver une languide harmonie avec ses comparses, comme un apaisement retrouvé dans un rythme naissant.
Pour sa première sortie, le jeune label Dark Tree de Bertrand Gastaut (par ailleur organisateur des Jazz@Home) réussit un coup de maître. On est hanté longtemps par cette musique aussi âpre qu’elle sait être belle ; il faudra surveiller avec intérêt cette nouvelle citadelle des musiques improvisées.
Un disque absolument remarquable.

 

 

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