Chronique par Jean-Michel Van Schouwburg sur Orynx-improv’andsounds (6 mai 2014) et ImproJazz (juillet/août 2014)

Faisant suite à un excellent premier album, Sens Radiants est une improvisation d’un seul tenant de 55’28’’ qui occupe tout l’espace de bien bel album. Le nom du label, l’Arbre Sombre, évoque une ramure épaisse et imposante, à l’ombre de laquelle rayonne la musique. Mais celle de Sens Radiants, d’une constante épaisseur, fait songer à autre chose qu’à des ramifications. Contrairement à tous les trios souffleur(s) contrebasse batterie depuis Spiritual Unity (Ayler Peacock Murray) jusqu’à ceux de Charles Gayle, Fred Anderson et de Peter Brötzmann, l’équipe de Sens Radiants situe son propos loin de l’énergie expressionniste des susnommés ou de l’extrême multiplicité des lignes du trio Parker/Guy/Lytton.  Elle fait sienne l’exploration introspective des sons et des gestes comme l’ont développée les Doneda, Blondy, Mariage, Guionnet, Sophie Agnel, Christine Sehnaoui et beaucoup d’autres. Un musicien français réputé pour son attitude pionnière, aussi ouvert qu’exigeant (auto-exigeant) et musicalement radical, et dont je tairai le nom, m’a un jour écrit il y a une dizaine d’années à propos des récents développements dans l’improvisation radicale décrite à l’époque comme « réductionniste ». Il y décelait déjà une forme de « posture » (minimalist attitude) qui pourrait se révéler dommageable pour la qualité de la musique et son appréciation communautaire.

Celle de Sens Radiants, spontanée et poétique, constitue une belle réponse positive et exemplaire face à cet épiphénomène hexagonal. Plus que collective, cette musique est unitaire et unifie chaque son de Lazro, Duboc et Lasserre, soit sax baryton, contrebasse et caisse claires et cymbales en une symbiose totalisante et épurée. On est loin de l’enchevêtrement des lignes, des arcs et des points, de l’art du ricochet, du call and response, des parallèles qui se rejoignent et de cette alternance accélérations subites et effrénées / unisson statique de la free-music. Et pourtant le sax baryton gronde et grogne par intermittence sur une note tenue qui s’évanouit vers l’aigu, mais le contrebassiste et le percussionniste créent des tensions imprévues avec de simples mini-crescendi de frappes et de frottements. Ceux-ci s’éteignent et renaissent sans prévenir, comme dans une nature ensauvagée. Il y a une vie intense et plusieurs écoutes sont nécessaires pour la pénétrer. Leur acte de jouer, sincère et engagé, naturel et non convenu, exprime l’esprit inextinguible des improvisateurs, ceux qui autant par choix intime que par conviction, ne regardent plus dans le rétroviseur, mais droit devant… Un très bel album.

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