Chronique par Franpi Barriaux sur CitizenJazz (2 septembre 2013)

Pour sa troisième sortie, le label Dark Tree a invité deux esprits libres à exercer ensemble. La complicité est ancienne, mais elle est toujours fraîche et renouvelée lorsque deux musiciens parlent le même langage. Entre le poète américain Steve Dalachinsky, qui a croisé la route de Matthew Shipp, William Parker ou Roscoe Mitchell, et Joëlle Léandre, il y a plus que les mots ; une manifestation physique, charnelle de la musique de l’instant, ornée d’un enthousiasme entier. Un terreau commun où puisent des rhizomes immarcescibles. Un goût pour l’aventure et le danger.

Le décor en constante mutation de ces deux funambules conserve cependant des traits solides, denses perspectives qui sont le cadre de cet échange d’un soir : Jeanne Lee et la musique de la Chair, la chaleur de l’été et le blues de Chicago, des fulgurances passionnées… Les poèmes de Dalachinsky oscillent sans cesse au cœur d’une rythmique intime, entre des sensations organiques et des bouffées de liberté puisées dans une Histoire commune qui ne perd jamais en musicalité et nourrit l’improvisation. La rythmique des textes tient en une scansion parfaite et un goût certain pour les allitérations bancales. A ce titre, l’enregistrement très proche des musiciens, presque charnel, de The Bill Has Been Paid permet aux deux voix de se sédimenter et de convoquer les mêmes esprits que ceux de 13 miniatures For Albert Ayler.

En trois longs textes encadrés par des solos fiévreux, le duo propose une musique fusionnelle et solide qui enfle au fur et à mesure des mots. Dans « Vocalise (For Jeanne Lee) », qui s’étend sur près de vingt minutes sans accuser de temps mort, le poète joue sur les diverses occurrences du mot free, poussé par l’archet de Léandre. L’ostinato entêtant de la contrebasse le pousse à donner un autre sens aux mots, avant de s’apaiser. Il y a dans ce corps-à-corps, cette musique de la substance, une noirceur presque théâtrale qui prend naissance dans un « scat » répété à l’envi. L’interjection signifiante claque comme un pizzicato furieux auquel répond la contrebasse. On retrouvera ce souffle orageux dès les premières syllabes de « Sweet & Low », que Léandre zèbre de décharges furieuses. Si Dalachinsky est le texte, elle est la texture. Dans « Interlude #1 », solo lumineux qui prolonge le premier poème, elle prolonge le souvenir de Jeanne Lee dans des entrelacs d’archets qui semblent articuler des mots inouïs, indicibles et habiles. Les connotations péremptoires du titre, The Bill Has Been Paid, pourraient suggérer un bilan. Il n’en est rien. Si la note est réglée, elle garantit une liberté farouche. Le biotope indispensable de ce luxueux duo est ici en constante expansion. C’est l’auditeur qu’on régale.

 

 

 

 

 

 

 

 

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