Chronique par Joël Pagier dans ImproJazz (octobre 2012)

Cordes pincées et peaux frappées, douceur de frôlements troublés par le hoquet du métal, rythmes dissimulés sous les battements du cœur, notes émergeant du magma, cristallines au-dessus d’un terrain vague où naissent les premières harmoniques, lueur de l’écoute au-delà de la discordance… Ce nouvel album, seconde référence du label Dark Tree, s’ouvre comme le couvercle d’un piano sur les vibrations élémentaires définissant la notion même de musique. Eve Risser a planté sa tente à l’intérieur de l’instrument – dont le cadre, pourtant, résonne dans sa tête – et marche dans ses pas, depuis le silence originel jusqu’à l’éclatement final. A ses côtés, bivouaquent également deux monstres bruissant à l’unisson de ses propres chuchotements : la contrebasse de Benjamin Duboc et la batterie d’Edward Perraud, échappées du free de The Fish et des textures ambigües de l’ »Etau » qu’ils enregistrèrent tous deux en octobre 2005. Piano, basse, batterie… La formule est ancestrale mais, depuis Jamal ou Peterson, elle a connu tant de réincarnations que son essence s’est évaporée puis cristallisée en une substance multiple et désordonnée dont chacun gère l’héritage avec la plus extrême diversité. Ainsi ce trio nouveau-né a-t-il choisi de figurer le chaos d’après le Big-Bang et ses efforts de reconstitution ex nihilo.
Deux pièces similaires, deux tentatives successives d’aborder une démarche singulière et d’en épuiser tous les possibles. Il n’est ici question ni de rythme, ni d’harmonie. Encore moins de mélodie ! Ce qui entre « en corps« , à mesure que les cordes s’entrelacent et que s’enflent le cuivre et les peaux, n’est qu’une matière malléable dont les diverses métamorphoses altèrent l’aspect sans jamais en changer la structure. Si la pianiste quitte le cocon du meuble pour affronter la mémoire du clavier, elle n’en libère pas pour autant la moindre ligne de chant. De même, lorsque le contrebassiste s’empare de l’archet, l’instrument ne dilue pas sa masse en notes policées, mais continue de pourvoir l’ensemble en bruissements abstraits, vrombissements sourds et autres cris d’avant le langage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ! Et ce n’est pas cette batterie exemptée de tempo et tapie au-dessous du volcan qui nous démentira. Le trio d’Eve Risser, Benjamin Duboc et Edward Perraud fouille sous la surface les prémisses d’une musique sensible au service de l’expression brute, telle qu’on l’aurait jouée, peut-être, avant que n’émergent le vocabulaire, la syntaxe et autres fioritures inventées pour enjoliver le cri primal. Ce n’est quand même pas pour rien qu’Edward a intitulé son dernier solo « Préhistoires » !
Alors bien sûr, les trois complices ne vont pas faire ainsi table rase d’une culture qui les précède depuis des millénaires. Ils ne peuvent même pas en avoir la prétention. Cà et là, on entend donc les bribes d’une phrase qu’aurait pu prononcer un Cecil Taylor, par exemple. Ou bien c’est l’archet qui dessine les arabesques d’un lyrisme soudain, les balais qui caressent la caisse-claire dans le sens du ternaire ou esquissent sur les cymbales un drive compulsif… Mais, le plus souvent, nous plongeons au fond de marais où grouillent les sonorités inemployées, les compositions abandonnées et tout ce qui ne fut jamais car le temps était venu de poser les limites de l’envisageable et de l’enseigner aux générations à venir.
Un disque d’avant la musique, enregistré par des artistes en rupture d’esthétique, à la recherche d’une intégrité fondamentale !


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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