Chronique par Guy Sitruk sur Jazz à Paris (3 octobre 2012)

En constituant jour après jour l’agenda des concert, l’extraordinaire vitalité de la scène française s’impose, qu’il s’agisse des jeunes musiciens qui mixent bien des esthétiques, ou qui renouvellent complètement la pratique du jazz, ou encore des artistes qui concerts après concerts, installent ce nouveau courant musical, la musique improvisée.

Dans ce courant, des musiciens de grand talent, inventifs, bravant l’insuffisance de reconnaissance médiatique (et financière), font assaut de projets, de rencontres, de travail sur les matières, sur les couleurs, sur les instruments et autres dispositifs. Une scène et un moment assez exceptionnels.

Peut-être peut-on voir là l’un des effets du décloisement esthétique : le (free)jazz, « la » musique contemporaine, les musiques electroniques ou expérimentales, le rock et d’autres musiques encore.
Chance aussi de bénéficier de quelques amateurs éclairés, prenant des risques financiers, pour donner des nouvelles opportunités pour se produire, pour enregistrer, pour distribuer, diffuser …
C’est le cas de Dark Tree qui avait marqué sa naissance d’un disque magnifique : « Pourtant les cimes des arbres » (Daunik Lazro (bs), Benjamin Duboc (b), Didier Lasserre (dms))(ne pas oublier, le 14 novembre aux Instants Chavirés).
Un deuxième disque est proposé, avec le même Benjamin Duboc, en compagnie cette fois d’Eve Risser (p) et d’Edward Perraud (dms).

Retenue des frappes et étrangeté des couleurs : un début délicat pour acclimater nos oreilles à cet espace inhabituel. Mais inutile de poursuivre une tentative d’approche « narrative », séquentielle, de cet enregistrement. Cette musique ne le permet pas. Alors, restent les facettes, les miroitements, les éclats.

La première piste, « trans« , dure environ 35 minutes. Un piano parfois aux accents de guitare, souvent en notes répétées, comme des chants d’oiseaux, qui n’interdisent pas à l’occasion, d’un simple accord fugace, l’évocation d’un jazz d’alors, un signe de filiation lointaine.
Une batterie aux registres multiples, des stridences, des grincements, des frappes espacées, des roulements. Une batterie exceptionnelle de présence, de diversité de jeux, de timbres.
Une basse étrange et obsédante, peu souvent à l’endroit escompté, donnant pourtant une assise peu commune aux deux autres.
Mais il est difficile, voire vain, d’en rester à l’action propre des trois protagonistes, tant ils s’écoutent, s’imbriquent, se déstabilisent à l’envie. Le trio est là comme un instrument unique.

Un instrument dont l’intensité musicale ne cesse de croître, de dégager de nouveaux escarpements, des éboulis complexes : un irresistible voyage qui abolit le temps, une réelle addiction sonore.

Dans la deuxième pièce, « chant d’entre« , une place pivot est prise par la basse, mais c’est bien le trio qui propose des pincements nostalgiques au coeur, des cris éraillés, un magma rocailleux inexorable, des geysers erratiques. Et pour terminer ce qui pourrait ainsi se déployer encore, trois notes crescendo au piano, une pirouette.

Curieusement, un trio moins « avantgardiste » que ce que font ou peuvent faire chacun des trois musiciens. Une manière, peut-être, d’affirmer le passage tranquille de la mise à bas des dogmes, des codes, à la maturité, à la pleinitude de l’esthétique choisie, un « climax » puissant.

On observe, étonné, la transformation radicale d’une formation emblématique du jazz : le trio piano, basse, batterie. Avec ces mêmes instruments, nous sommes là dans un tout autre univers, qui ouvre bien des perspectives.

Pendant toute l’écoute du disque, un sentiment persistant et diffus : celui de tenir là un peu l’équivalent actuel de l’album « Free Jazz » des années 60 : un disque manifeste.

Et oui, c’est clair : on reste fasciné, dès la première écoute.


 

 

 

 

 

 

 

 

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