Chronique par Guy Sitruk sur Jazz à Paris (4 septembre 2017)

Un trio piano, basse, batterie qui a largué toutes les amarres de la tradition, du déjà vu. L’objet est ici une sensibilité extrême au moyen d’un langage radicalement neuf.

Des corps, des âmes : deux pièces pour dire une dualité, peut-être à fronts inversés.

« des corps » comme évanescent. Un piano proche d’un clavier de clochettes. Des frappes et des frottements à l’origine indécidable. Des rythmes semblables à des figures mélodiques …

Cet univers aux repères incertains nous fait tendre l’oreille, étire notre sensibilité. Les sollicitations auditives jaillissent de partout, délicates, continues. Le temps est aspiré. Au bout d’un quart d’heure, on se retrouve emportés dans une houle d’une formidable cohérence, où tout trouve une place exacte, comme préméditée, écrite. Un mouvement inexorable, mais des touches imprévisibles. Et vers la fin, un chant ample à la basse, des éboulis à la batterie. Les clochettes délicates reviennent. Un moment de pure poésie.

On aurait pu s’attendre à ce que cette seconde pièce, « des âmes », soit la plus éthérée : un pied de nez ! Si le piano distille des notes délicates, des bribes de lignes, quelques virevoltes comme suspendues … de la main droite, la gauche ressasse des grondements sombres ponctués d’éclats, de grands clusters plaqués avec violence. La basse offre en continu une deuxième voix aiguë (quel paradoxe!) toute en chants entremêlées avec les aigus du piano, alors que la batterie alterne affûts menaçants et martèlements puissants sur les peaux, les pièces de métal. Une pièce relativement courte (16 mn) qui nous laisse pantois.

Eve Risser (p), Benjamin Duboc (b), Edward Perraud (dr), trois créateurs aux filaments sensitifs particulièrement développés qui se croisent, se frôlent, se caressent, s’entremêlent, se libèrent, se rapprochent à nouveau. Un album particulièrement subtil et saisissant.

Je ne voulais pas écouter leur premier album pour comparer les univers sonores, pas plus que lire la chronique écrite alors (http://jazzaparis.canalblog.com/archives/2012/10/03/25235803.html).

Il fallait que ce second album opère seul.
Mieux, il fallait ne rien écrire avant que d’entendre cet opus à plusieurs reprises, parfois en commençant par la seconde pièce. La séduction, l’envoûtement n’en sont que plus fort.

Faut-il le préciser ? Encore un parcours sans faute du label Dark Tree dont chaque publication devient indispensable.

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