Chronique par Anne Yven sur CitizenJazz (16 mai 2016)

Tournesol a vu le jour il y a déjà quelques années, après la rencontre féconde de défricheurs de sons basés en terres montreuilloises : Julien Desprez, frémissant guitariste, et Benjamin Duboc, profond contrebassiste. Leurs idées et couleurs vibrantes ne prennent pas seulement racine dans leurs chevalets et cordiers respectifs. Ces deux-ci ont été rejoints par Julien Loutelier (membre de Cabaret Contemporain, créateur d’une musique à vocation extatique et hypnotique) dont les percussions, plus caressées que battues, ne pouvaient mieux servir le propos de départ. Après un essai transformé en acte de naissance – une rencontre enregistrée chez Ackenbush, il y a deux ans – la graine était plantée. Il a fallu ensuite s’armer de patience, laisser passer les saisons, afin que le projet mûrisse et satisfasse pleinement ses tuteurs.

Le graphisme de l’héliotrope représenté sur la pochette le suggère, inutile de s’attendre à une déflagration sonore. Tournesol produit une musique centrée et équilibrée, faite d’agrégations et de modulations de matières sonores qui s’influencent et se nourrissent en permanence. Un autre coup d’œil éclairé sur les titres des morceaux, « Pour que », « La », « Nuit », « S’ouvre », achève de démontrer que l’entreprise tout entière est le fruit d’un postulat poétique. C’est d’ailleurs de la littérature, de l’ouvrage Sortir du noir de Georges Didi-Huberman, que Benjamin Duboc a tiré cette phrase éponyme des quatre morceaux.

Cette musique minimale et instrumentale, acoustique et amplifiée, progresse en bourdons insidieux jusqu’à nos tympans curieux. Depuis les profondeurs du sol, d’où elle est extirpée, en direction de l’astre nourricier, Desprez, Duboc et Loutelier la traduisent en sons intrépides. Métaux ou bois, les métonymies sont des figures de proue, les instruments des véhicules pour se mouvoir dans la matière. L’intention avouée est de faire croire que tout jaillit d’une même source. En réalité, ce sont trois paires de mains chercheuses qui jugulent le cours des sons dans l’air, avec une cohésion impressionnante.

La lumière, la vie, ne se manifeste jamais plus brillamment que lorsqu’elle naît du noir le plus profond. Car dès la première écoute, et après plusieurs plongées, la qualité de l’expérience ne semble pas s’éroder. Pas de temps mort : ici, tout vit avec un instinct qui convie l’auditeur à naviguer en sûreté entre perdition et jeu, douleur et chaleur.

« Mes yeux fondirent dans ma bouche, je pris la nuit comme un bateau la mer » : ces mots d’Angèle Vannier, poétesse bretonne, qui les formula lorsqu’elle réalisa sa cécité à l’âge de 22 ans, siéent fort bien à cette musique qui se débat et bat sa mesure, son rythme, dans un temps que l’on verrait infini.

 

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