Chronique par Franpi Barriaux sur CitizenJazz (1 septembre 2014)

C’est encore un poème qui est à l’origine de la rencontre entre le saxophoniste Daunik Lazro et les deux inséparables de la musique improvisée européenne, le percussionniste Didier Lasserre et le contrebassiste Benjamin Duboc. Trois ans après avoir proposé Pourtant la cime des arbres qui prenait racine dans un haïku de Bashô, c’est à Henri Michaux que l’on doit la concrétion de « Sens radiants », détaché de « Jours de silence ». Si la forme est résolument différente, on peut s’empêcher d’y voir une parenté. Les deux auteurs partagent un goût pour la fulgurance et l’aridité dont les musiciens se saisissent à bras le corps. Ces poèmes ressemblent à s’y méprendre à leur univers. « Sens radiants » est une pièce unique, longue mais pleine de césures, où chacun des solistes prend tour à tour l’initiative d’un mouvement inexorable qui recouvre peu à peu la masse de silence.

Le disque se construit comme une tragédie. Le trio se représente lui-même en cinq actes bien distincts dans un flot ininterrompu. Chacun infléchit le cours de l’improvisation, cambre l’échange pour lui offrir de nouvelles perspectives sans jamais revenir au point de départ. C’est une ligne continue, mais torve ; à onze minutes, la stridence d’une cymbale enfle peu à peu jusqu’à contrebalancer le ronflement rauque de l’archet. Elle laisse la place à la zébrure monochrome de Lazro. A vingt-deux minutes, c’est Duboc qui émerge du sifflement des aigus du baryton pour emplir l’espace d’infra-basses intraitables. Puis, dans la dernière partie, comme une construction patiente qui s’exhibe totalement par ses ultimes pièces, le saxophone se lance dans une déchirure lyrique entre un ostinato de contrebasse et les caresses de la caisse claire. Unité de temps, mais aussi unité de lieu : les solistes se côtoient de très près, partent d’un noyau extrêmement dense pour annexer l’espace disponible sans se heurter. Ils irradient, au sens strict. Et au centre du morceau ils semblent ne plus faire qu’un, absolu amalgame d’une masse intégrale qu’ils vont ensuite s’ingénier à griffer, altérer, fragmenter.

C’est en cela que Sens radiants diffère de la première rencontre du trio. Pourtant la cime des arbres relevait chaque détail, s’engouffrait dans chaque anfractuosité, faisait feu de chaque cahot. Ici c’est la masse qui l’emporte, sans pour autant devenir univoque. La simultanéité du propos a cédé la place à une union solide qui se régénère au fil des prises de parole. La force de ce trio, ici, réside dans sa faculté d’élaborer une musique farouchement improvisée dans un ordonnancement rigoureux où tout est à la fois calculé et irrésolu. Sens radiants est un fleuve immuable qui dépose ses sédiments au hasard : ici une corde qui racle le bois, là une frappe isolée. Mais l’ensemble révèle des alluvions fertiles au galbe subtil. Une architecture de l’imprévisible qui vous laisse ébloui.

 

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