Chronique par Joël Pagier dans ImproJazz (juillet/août 2014)

Toujours dans les arbres, toujours à la cime, sur scène comme en studio, le trio Daunik Lazro, Benjamin Duboc et Didier Lasserre continue d’interroger le cœur de sa relation. En dépit de ce que l’on pourrait s’imaginer, la musique live se révèle plus intimiste, plus proche d’une forme relative de minimalisme que celle enregistrée dans le cocon de cette séance inaugurant, en 2011, le label Dark Tree. Les lignes se côtoient et s’étudient sur la durée, tracent entre souffle, cordes, cymbales et peaux frottées des spectres de faible amplitude et des sinusoïdes dangereuses dans leur proximité. Le silence lui-même s’installe brièvement, le temps d’une respiration inquiète dont émerge une phrase horizontale chargée de tension. Le cri demeure muet, comme retenu au fond de la gorge par excès de pudeur ou de douleur. Nous sommes ici au bord de l’aveu, d’un moment de vérité ultime auquel les trois hommes ont décidé de ne pas se dérober. Aussi peut-on admettre ces résistances, ces phases mutiques précédent toujours la sincérité quand elle touche à la profondeur.
Sincérité, profondeur… Deux mots nécessaires et suffisants pour dire, une fois de plus, le caractère définitif de cette rencontre captée au Festival « Ecouter pour l’instant » du Fleix, en Périgord, le 20 septembre 2013, et qui ne dure pas moins de 55 minutes. Si longues soient les pauses entre les propos et intenses les temps de réflexion, il vaut mieux se connaître bien pour soutenir une conversation d’une heure, surtout lorsque l’on touche, comme ici, à l’essence même de sa complicité. Depuis les premiers échanges et leur sourde exigence jusqu’à l’extrême cohérence du final, les trois instrumentistes ne cessent en effet de questionner la raison même de leur convergence. Durée intrinsèque de la résonance succédant à la frappe d’une cymbale, inscription dans le temps d’un rythme souterrain suintant d’une peau froissée, nature du silence précédant le claquement d’une corde sur la touche, le choc d’une baguette sur le cuivre ou le bois, le frisson d’un souffle issu du métal, éternité sous-tendue dans la notion même de respiration circulaire, attente de l’autre entre désir et patience… Le « sens radiant » de leur alliance, ce qui leur a permis de rayonner d’abord l’un vers l’autre, puis de fusionner et d’illuminer ensuite tous les points susceptibles de les entendre se comprend avant tout dans une même conscience du temps et de la proportion de son et de silence potentiellement contenue dans une même unité. De la découlent à la fois l’urgence de l’intelligence et la confiance dans l’émergence d’une beauté naturelle dont l’évidence procède justement du choix de ses partenaires et de leur absolue liberté.
Ainsi, que les vibrations du baryton rendu à la vie par Daunik Lazro exsudent la douleur ou expriment la paix, que la discrétion des percussions creuse un fossé d’angoisse ou lisse une couche accueillante, que les cordes griffées par l’archet ou pincées par les doigts résonnent de terreur ou de joie, la certitude est là d’une sincérité fondamentale car sculptée dans une durée inscrite au cœur des préoccupations essentielles du trio. De même la progression de ce concert évolue-t-elle selon une courbe tellement parfaite qu’on l’imaginerait écrite si on ne la savait directement issue de cette maîtrise du temps et des possibles variations de son évolution. Facteurs humains, bien sûr, mais aussi climatiques, sociologiques ou politiques, les fluctuations de cette matière principale manipulée par les trois hommes demeurent le risque majeur auquel ils ont choisi de se mesurer en tant qu’artiste et militant dans un monde définitivement dépassé par la notion même de pensée. Tel est à mon avis le propos de ce concert tel qu’il fut donné ce jour-là et tel qu’il subsiste aujourd’hui grâce à Bertrand Gastaut et au label Dark Tree : s’interroger sur la réelle nature de la musique proposée et maintenir ce degré d’honnêteté nécessaire à l’obtention d’une réponse, quelle qu’elle fut.

 

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