Chronique par Guy Sitruk sur Jazz à Paris (22 avril 2014)

Le trio Duboc, Lasserre, Lazro est exigeant envers lui-même.
Je me souviens d’un soir où les musiciens étaient insatisfaits … pas le public, bien évidemment !
Après la très belle réussite de leur précédent CD « Pourtant les cimes des arbres … » (Dark Tree, DT01), fallait-il tenter le diable avec un nouvel opus gravé ? Et qu’y avait-il à dire de neuf ?
En matière de musique improvisée, la question mérite d’être posée : pas de thème dont le renouvellement donnerait prétexte à de nouvelles explorations, même dispositif sonore, non modifié par l’électronique …
Ce qui diffère ici, c’est la référence poétique : un haïku pour le précédent disque, un ouvrage d’Henri Michaux « Jours de silence » (1978) cette fois. Prétexte un peu mince ? Peut-être, peut-être pas. Mais ici, ne pas publier aurait été bien regrettable !

Dans ce CD de 55 minutes, une seule pièce.
Quelques frappes sèches, isolées, à la manière de tambours japonais, le souffle du sax en faibles ondulations, le silence, des frottements à l’archet sur la basse. Qu’on se rassure, il ne s’agit pas là d’une « messe » au contour incertain, mais de l’amorce d’un vrai voyage sonore, sans le moindre temps mort, avec le sentiment d’emblée qu’il sera intense, et qu’il sera indicible.

Faudrait-il alors poser son stylo ? Lâcher prise ? Ignorer toute analyse pour se laisser assaillir par des images de ces espaces inhabités ? d’après la disparition des couches protectrices de notre planète ?
Un ostinato très grave à la basse, des traces de sons métalliques complexes, changeants, des pulsations irrégulières comme un espoir ténu d’une vie possible malgré des radiations mortifères, ou plus sûrement les échos de notre propre corps, la fréquence de nos acouphènes, dans notre plus totale solitude …
Le rêve éveillé se dissipe. Ce n’est probablement pas le propos des musiciens. La musique s’impose pour elle-même.
Ce qui en fait sa beauté fulgurante ? Son évidence !
La parfaite entente entre les musiciens en fait une quasi composition tant tout semble se mettre en place exactement.
S’agit-il d’un long chant ? Plutôt un enchaînement à la fois inéluctable et imprévisible dont les bifurcations tiennent souvent à un changement ténu du jeu de l’un des musiciens.
A l’exemple d’un quasi solo de contrebasse (23:00), un ostinato à l’archet, des cymbales voletantes et discrètes, des roulements légers de caisse claire. La basse se tait. De facto un solo de batterie. Les balais, des silences, une architecture sonore improbable. La rareté comme expression onirique. Quelques éclats distants et ténus du sax ponctuant la batterie, l’archet qui revient pour une nouvelle séquence qui va s’intensifiant jusqu’au paroxysme lorsque le baryton dérape dans les suraigus. On imaginerait un traitement électronique de ré-injection de sons transformés tant les textures sont multiples, enchevêtrées. Mais ici, tout est naturel, « bio ».
Une intensité qui évolue comme une respiration irrégulière mais nécessaire, et puis comme des plaintes, des voix, de qui ? s’agit-il bien de voix ?
Et des couleurs d’ailleurs vers la fin de la plage (traces de mon esprit embrumé ?). Quelques lointains souffles d’un orient imaginaire (35:50). Un archet qui vibre sur les cordes, avec de vagues accents d’Espagne (37:10), une sorte de salut amical et lointain au duo d’anthologie Haden-La Faro, une séquence superbe, toute de sensibilité, d’équilibre instable. Puis un sax quasi jazzy, nocturne, qui déploie de multiples irisations harmoniques (41:20).
On pourrait continuer ainsi une pauvre métaphore textuelle de cette musique saisissante. Pour finir, retour des dérapages du sax dans les suraigus, des vagues d’ondes telluriques, sombres, qui vont s’estompant peu à peu. Le silence.
… et le public. Un enregistrement live. On l’envie d’avoir assisté à un tel moment, d’avoir pu ressentir tout près, sur son corps, les vibrations intimes des instruments.
Une forme de plénitude de la musique improvisée par un trio particulièrement inspiré.
A un prochain concert !
Vous noterez qu’il s’agit du 4e CD publié par Dark Tree, et de la 4e pépite. Bertrand Gastaut nous constitue une collection de musiques improvisées qui fera date.

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