Interview de Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre par La Fabrica’son (Février 2013)

LF : Les trios, contrebasse / batterie / saxophone baryton, sont plutôt rares. Est-ce un choix esthétique pour cette formation ? (car il me semble que Daunik joue aussi de l’alto).

Benjamin : Non, pas de choix esthétique ici mais humain. Le choix de nous réunir est conséquent à une envie de partager ces moments de jeux ensemble, de partager un présent ensemble et tenter de créer des formes qui le permettent. Formes possibles qui n’ont rien à voir avec les instruments utilisés mais avec la façon dont nous les jouons, façon dont nous abordons la musique, façon dont nous pensons avec les sons, façon dont nous vivons les sons.

Daunik : Depuis quelque temps j’ai totalement arrêté l’alto, je n’en ai plus envie.

Didier : Bien plus que l’instrument, c’est l’individu qui le joue qui est important.

 

LF : La musique est-elle totalement improvisée ?

Daunik : Improvisée certes, mais dans le prolongement, avec la « mémoire », de nos concerts précédents.

Benjamin : Si nous acceptons l’idée que l’improvisation est une espèce de cheminement dans une forêt de contraintes (celles liées à notre éducation, au milieu dans lequel nous évoluons, à ce que nous pouvons entendre, à notre passé immédiat, à nos peurs, au contexte dans lequel nous baignons, etc.) alors oui, la musique jouée sera improvisée.

Didier : Chacun met dans la musique ce qui le préoccupe, fond et forme, positivement et négativement. Dans l’improvisation collective, le tout est que, l’écoute, le respect et l’entraide soient prédominants. Mais l’improvisation « totale », personnellement je n’en suis pas capable.

 

LF : Votre musique parvient à conjuguer une forme de gravité, de mystère parfois de majesté tout en conservant un côté brut, organique, dépouillé. Recherchez-vous une forme d’équilibre entre maîtrise, intention d’un côté et laisser-faire, laisser venir de l’autre ?

Daunik : Certainement.

Benjamin : Oui, je crois que nous recherchons cela. Pour ma part, il y a correspondance, une volonté de vivre l’extase certainement liée à ce souvenir du corps en période intra-utérine : une espèce de dilution parfaite avec l’extérieur du corps, la connexion idéale au présent, l’extase ! Je crois que la musique m’offre la possibilité de vivre ces moments d’extase.

Didier : Cet équilibre serait une sorte d’idéal, en effet (mais si difficile à atteindre…)

 

LF : Comment ce très beau haïku de poésie japonaise classique, titre de votre album (« Pourtant les cimes des arbres… ») vous a-t-il inspiré et guidé pour cette exploration artistique?

Daunik : Didier a choisi ce haïku après ou d’après la musique jouée.

Didier : L’idée d’utiliser ce haïku m’est venue après l’enregistrement et après réécoute de ce que nous avions fait. Cela m’a semblé correspondre assez bien à la musique enregistrée.

 

LF : Votre disque s’écoute comme une suite progressive. La musique a-t-elle été conçue de cette façon ou cela s’est fait au montage du Cd ? Qu’en est-il en live ?

Daunik : Le disque s’est construit au montage, après sélection de ce qui nous plaisait et élimination du reste. En live, chaque concert, par bonheur, est différent.

Benjamin : Le disque est monté. En, live, nous montons in situ !!!!!!

Didier : Cela s’est fait au montage. En concert, je crois quant à moi qu’il nous faudrait arriver aussi à cet équilibre entre matières développées « horizontalement » et aspects plus «expressionnistes», héritages du jazz et du free-jazz (et qui font la singularité de ce trio.)

 

LF : Didier, souvent lors de tes concerts, tu joues derrière une batterie très réduite (caisse claire et cymbales). Comment t’est venue cette conception de ton instrument et quels sont les apports que produit cette sonorité ?

Didier : J’ai toujours voulu être autonome quant à mon matériel : j’enviais les trompettistes, saxophonistes, etc. qui pouvaient amener avec eux leur instrument. Cela s’est fait peu à peu, « aidé » par des contraintes tout à fait objectives : pas de voiture, des problèmes de dos… Et puis le fait d’avoir joué régulièrement avec Benjamin aussi, profiter pleinement du son de sa contrebasse, laisser ainsi de la place et ne pas se gêner en jouant sur des hauteurs de son trop proches, comme avec la grosse caisse ou les toms. Tout cela doit certainement correspondre à mon caractère aussi, à ce vers quoi j’essaye de tendre. Mais je ne sais pas si cela constitue vraiment un « apport », c’est juste ce qui me convient dans ce cadre-là.

 

LF : Votre musique s’adresse à quelque chose (quelque part?) d’intime en nous. L’invitation à la partager lors d’un concert est-il si évident, « naturel » que cela, notamment au niveau des lieux dans lequel ils se déroulent et du nombre d’auditeurs/voyageurs ? Un concert in situ, sous « les cimes des arbres… », pourrait-il s’envisager ?

Daunik : Pour ma part, je pense que l’improvisation provient de l’intime des musiciens pour atteindre (du moins viser) l’universel, c’est-à-dire la part d’intime en chacun des auditeurs/spectateurs. Pour autant, je concevrais mal de « faire » un zénith où se cultive l’hystérie de masse. Alors un concert sous un châtaignier, un saule ou des hêtres centenaires, bien sûr (par beau temps) !

Benjamin : Cette part d’intime serait peut-être bien la résonance des corps ?

Didier : Oui bien sûr, jouer sous les arbres nous conviendrait très bien je trouve. Je crois aussi qu’il faut une certaine proximité pour profiter pleinement et acoustiquement de cette musique, et certainement donc d’un nombre pas trop élevé d’auditeurs… (Comme c’est souvent le cas d’ailleurs !)

 

LF : Votre disque a rencontré un certain succès auprès de quelques médias ainsi qu’une mise en écoute dans certaines Fnac (chose plutôt rare pour le free et les musiques improvisées). Pensez-vous que cette musique commence à trouver sa place auprès des médias et des salles de concerts? Les projets dits de « Musique improvisée » sont-ils plus souvent enregistrés et écoutés sur CD qu’ils ne sont joués en live? Un projet comme le votre est-il joué souvent ?

Daunik : La rareté des concerts m’incite plutôt au pessimisme. Les milieux institués, les « patrons » de l’Afijma par exemple (Association pour les festivals innovants) ont choisi de nous ignorer. Honte à eux.

Benjamin : Nous avons beaucoup de mal à attirer l’attention de la plupart des programmateurs….merci à vous ! En général, s’il y a un CD, c’est que le projet a été joué…. Car il s’agit souvent de CD live !

Didier : cette musique n’a que peu de place. Et quand elle en a un peu, je crois plus à un malentendu… Mais je ne sais même pas s’il faut s’en plaindre. Certains médias ont parlé de notre disque, mais cela n’a rien changé au fait que nous ne jouons que très rarement. C’est la perversion de ce système qui nous reconnaît pourtant, mais comme une chose rare, donc rarement présentée et présentable. Tant mieux si le disque a fait parlé de lui, notamment pour le label courageux (Dark Tree) et son producteur Bertrand Gastaut qui l’a sorti, mais pour moi cela ne change rien : les relations de pouvoir sont bien trop présentes dans le milieu de la musique improvisée, et c’est avec un réel soulagement que personnellement je prends de grandes distances avec lui.

 

LF : Que dire à l’auditeur qui ne connaît absolument pas ce genre de musique et comment l’inciter à la découvrir ?

Daunik : Lui dire qu’il est sain de venir se décrasser les oreilles, et donc le ciboulot, et donc la sensibilité.

Benjamin : Une invitation à un bain dans le présent, plus de projection vers le futur pendant une petite heure, cette projection vers le futur qui est propre à l’espèce humaine je crois, le fantasme ne trouve pas sa place il me semble chez les autres animaux et espèces vivantes. La projection altère considérablement la part animale qui est en chacun de nous, la laisser pointer son museau est dans certains contextes bénéfique. Une invitation à l’extase !

Didier : Simplement écouter. Écoute qui veut, écoute qui peut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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